Arrivé à Kars, aux confins de la Turquie, de l’Arménie et de la Géorgie, je n’ai eu qu’une seule envie : franchir la frontière la plus reculée de Turquie, au poste de Türkgözu, dans les montagnes du Caucause. Aucune info sur ce poste frontière qui, voici quelques années, n’avait pas une très bonne réputation. Pour cette nouvelle édition, ma mission consiste à trouver des expériences aventureuses et originales à proposer aux voyageurs... En voici une toute trouvée, que je me suis empressé de tester personnellement. Une petite pointe d’appréhension, tout de même. J’ai laissé toutes mes affaires de valeur chez un ami à Kars, pour voyager le plus léger possible. J’ai aussi eu de la chance de rencontrer un voyageur français qui, justement, veut aussi se rendre en Géorgie. 9h30: minibus pour Posof, à 140km de Kars, dernier bourg avant la frontière. Deux heures de route dans un paysage à couper le souffle: steppe, puis montagnes. Arrivé à Posof, je négocie avec le chauffeur pour qu’il nous dépose jusqu’au poste-frontière, à 16km. Arrivée à midi. Silence total, il n’y a personne à ce poste totalement paumé dans les montagnes du Caucase. Je m’attends à des embrouilles mais... tout se passe comme une lettre à la poste. Tampon de sortie turc, puis passage sans encombre de la frontière géorgienne, où les douaniers nous réservent un accueil souriant. Un taxi nous conduit jusqu’a Akhaltsikhe, à 30km de la frontière, le premier bourg d’importance. Le choc : tout est déglingué. Les routes, les maisons, les bagnoles, les bus... L’autre choc est culturel : des églises orthodoxes partout, des gens qui se signent à tour de bras devant chaque église, des filles habillées à l’européenne (voile, où es-tu ?), une langue indéchiffrable et incompréhensible, des paysages montagneux de toute beauté... J’ai vraiment l’impression d’être arrivé sur une autre planète. On prend un bus pour Borjomi, une ville thermale, où l’on a toutes les peines du monde à trouver l’hôtel Victoria -- en fait une sorte de chambre d’hôtes. La propriétaire parle deux mots d’anglais et nous indique une taverne pour se restaurer. On ne se fait pas prier. Vers 19h, on engloutit d’énormes raviolis à la viande (ça doit être les “khachapuri”) et des espèces de pizzas bien grasses, qui tiennent bien au corps. Le tout avec une piquette locale servie dans un pichet de deux litres.... Une petit groupe de jeunes Géorgien(ne)s arrivent, ainsi que de couples de Russes. On a droit à un petit karaoké totalement ringard mais l’ambiance monte vite et, alcool aidant, mon compagnon de voyage et moi nous joignons à la danse, au milieu des tables. Yeahh ! Expérience agréable, avec des gens d’un autre monde. On rentre éméchés vers minuit. Le lendemain, mon camarade file vers Tbilissi, tandis que je prends un bus pour Batumi, au bor de la Mer Noire. Sur le trajet, des paysages d’apocalypse : usines à l’abandon en train de pourrir sur place, HLM hideux (La Courneuve, c’est Las Vegas). Batumi est plus agréable, avec un joli front de mer et quelques restaus “branchés” (tout est relatif). Je passe l’après-midi à musarder, puis je prends un minibus jusqu’à l’autre frontière entre la Géorgie et la Turquie, à Sarp (15 km de Batumi), celle qu’emprunte les camions. Passage sans encombre (la période de corruption semble être révolue) et retour en Turquie, où j’ai l’impression d’être dans un pays de cocagne, comparé à la Géorgie. Une escapade de deux jours et une nuit, hors du temps. Et un bel encadré dans la nouvelle édition du guide Turquie en perspective. Les lecteurs apprécieront !




Ce week-end il m'est arrivé un truc étrange. De passage à Elazig puis à Malatya, deux grandes villes à majorité kurde dans le centre-est de la Turquie, j'ai pu découvrir ce que voulait dire le terme de "misafir". Dans les trois restaurants où j'ai pris mes repas, à Elazig et à Malatya, le scénario a été identique : je m'assieds, je passe ma commande (avec mes rudiments de turc), et les serveurs, éberlués, se mettent à ma table. Les questions sont les mêmes : qui je suis, ce que je fais, comment je trouve la Turquie… Je me débrouille tant bien que mal avec mes 20 leçons de la méthode Assimil turque et du guide de conversation de Lonely Planet. Dans ce secteur de la Turquie, le passage de yabanci (étrangers) est manifestement un événement exceptionnel. Je m'en rends encore plus compte quand vient le moment de régler l'addition : pas question que je paie, je suis "misafir", c'est-à-dire invité ! La scène s'est reproduite voici quelques minutes à peine cette fois chez une succursale de Mado, le célèbre glacier turc, où l'employé n'a pas voulu que je débourse un centime pour une glace à la pistache. J'ai l'impression d'être un extra-terrestre. Mieux encore, je crois que j'ai la chance de vivre le statut de voyageur à l'état pur, qui est accueilli, respecté, invité… Ce qui est d'autant plus surprenant, car je ne suis pas dans un village, mais dans des villes modernes, prospères, de plus de 500 000 habitants ! C'en est presque oppressant. En tout cas, le dépaysement est absolu. On est loin des clichés sur la Turquie et des stations balnéaires de la côte égéenne ou méditerranéenne.